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Interview avec Mokhallad Rasem

Theater Malpertuis a interviewé le créateur de théâtre de la Toneelhuis, Mokhallad Rasem à l’occasion de son nouveau spectacle, Zielzoekers.

Quel effet cela vous a-t-il fait d’à nouveau séjourner dans un centre d’accueil ?

C’était troublant. Dans un centre d’accueil se déroulent des événements qui peuvent être assez violents. Il m’était impossible de refréner les souvenirs que m’a évoqués cette résidence. En même temps, ce séjour a accru ma fascination pour l’absurdité du rythme du lieu, un rythme tellement éloigné de celui du monde extérieur. Ici, tout part dans tous les sens : les situations, les gens, les émotions ne cessent de s’alterner. À un moment, on ressent de l’ennui, aussitôt après, on s’active. Parfois, il y a de la compréhension, d’autres fois des frictions. En un clin d’œil, la joie peut se transformer en tristesse.

L’absurdité puise ses racines dans l’incertitude. Personne ne sait de quoi demain sera fait. En l’absence de toute clarté, de toute évidence, on n’a pas d’autre choix qu’attendre. Les résidents ont le sentiment de se retrouver à un carrefour sans aucun indicateur de direction. Où aller, vers où se diriger ? La notion du temps devenue confuse et l’angoisse déterminent le rythme de la vie dans un centre d’accueil.

Qu’espériez-vous atteindre avec cette résidence ?
En premier lieu, j’effectuais des recherches pour le spectacle Zielzoekers : les récits et les expériences vécues au centre d’accueil ont constitué une source d’inspiration. Par ailleurs, cela faisait déjà un moment que l’idée me taraudait de rendre mon propre vécu de demandeur d’asile quelque peu significatif pour des personnes qui vivent cette même situation à l’heure actuelle. Lors de mon séjour au centre d’accueil, je n’avais qu’une écoute attentive à leur offrir. Qui le souhaitait pouvait me relater son histoire. Je souhaitais aider ces gens en posant une pierre sur laquelle ils pourraient construire le fondement de leur nouvelle vie – un fondement d’espoir et de confiance. Je souhaitais leur apporter un message d’avenir positif.

Y a-t-il lieu d’être positif ?

Pour les résidents, le terme de « papiers » est synonyme de bonheur. Ils croient que leur vie changera du tout au tout dès qu’ils auront leur titre de séjour en main. Ils imaginent qu’ils seront heureux dès lors. Certains s’obstinent tellement à l’obtenir qu’ils bloquent complètement. Ainsi, j’ai rencontré une femme qui séjourne depuis deux ans au centre d’accueil et ne parvient pas à apprendre la langue. Elle est comme paralysée par l’incertitude d’obtenir des papiers. Je voudrais faire entrevoir à ces personnes que le bonheur ne dépend pas uniquement de l’obtention de papier, de conditions externes, mais qu’il faut le construire soi-même et saisir les chances offertes de ses deux mains.

Entre-temps, je perçois aussi le très beau côté de la vie dans un centre d’accueil. Où ailleurs trouve-t-on une telle mixité sociale qui cohabite en paix ? Où parvient-on, certes avec des hauts et des bas, à un tel vivre ensemble harmonieux ? Où donc chaque langue, chaque culture, chaque identité, chaque particularité sont-elles respectées ? Si l’on observe cette communauté à partir d’une perspective positive, on voit l’Arche de Noé. Ou mieux encore : Utopia.

Les résidents ont surtout la nostalgie de ce qu’ils ont abandonné. Leur patrie est ou était leur Utopia.

En effet, mais aussi pénible que cela puisse être, ce n’est que lorsqu’ils parviennent à lâcher cette part de passé qu’ils peuvent commencer à envisager et construire un avenir. Il leur faut pour ainsi dire réinitialiser leur propre système.

Les résidents m’ont tous dit : « Mokhallad, la nourriture n’est pas bonne ici. » Je leur ai demandé : « Est-ce vraiment le cas ou est-ce le souvenir de la nourriture dans votre pays d’origine qui vous empêche d’apprécier la cuisine flamande ? » C’était bel et bien la seconde hypothèse qui prévalait. Je leur ai expliqué : « Vous avez franchi une étape dans votre vie. À présent, il faut tenter de comprendre ce nouveau monde. » En leur affirmant cela, j’ai vu les larmes dans leurs yeux. Je comprends mieux que quiconque que cela prend du temps d’accepter une telle chose. Je les compare souvent à une maison fermée à clé et qui attend d’être rouverte. Pourtant ce sont eux qui en ont la clé.

Dans une interview accordée à la revue Etcetera, vous avez un jour dit : « Je ne veux pas parler de politique. Je veux juste me produire sur scène. » Le problème sur lequel vous vous penchez dans Zielzoekers est cependant très proche de la politique.
Il relève de ma responsabilité d’artiste de donner une voix à ces gens et de brosser leur portrait pour le montrer au monde. Je ne ressens pas le besoin de monter sur les barricades. Avec Zielzoekers – et avec mes autres spectacles d’ailleurs aussi –, je désire surtout présenter une histoire humaine, pas un récit politique. Même si ces récits sont sans conteste les conséquences de décisions politiques.

Vous jouez le spectacle dans des églises, qui sont au fond des lieux chargés. Dans une église, des âmes naissent et montent au ciel. Une église est un refuge pour des « chercheurs d’âmes ». Tout le monde y est égal. Dans les lieux de prières règne une humanité, que ce soit une église ou une mosquée. L’humanité est universelle. Combien de prêtres n’ont-ils pas ouvert les portes de leur église aux réfugiés ? Cela n’a rien à voir avec la religion, mais avec le respect et la compassion pour son prochain.

Le spectacle sera-t-il reconnaissable pour les gens avec qui vous avez parlé ? Se reconnaîtront-ils personnellement ?
J’espère créer un spectacle dans lequel chacun peut se reconnaître. Je me servirai d’enregistrements sonores d’interviews de résidents du centre d’accueil, mais le spectacle racontera une nouvelle histoire. Je tenterai de créer un univers particulier dans lequel l’imagination et l’intemporalité définiront le rythme. Est-ce le présent ou l’avenir ? La réalité ou une fiction ? Un rêve ou un cauchemar ? Chaque spectateur pourra donner sa propre signification. Au fond, chaque être humain est un « chercheur d’âme » et la signification d’une âme est différente pour chacun.

Marlies Corneillie

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Guy Cassiers / Toneelhuis / Maud Le Pladec / Bachelor dans Koninklijk Conservatorium Antwerpen AP Hogeschool / CNSMD Lyon