22/06/2007 - Le Soir
Jean-Marie Wynants
Un livre d’images riche mais lourd
L’art du choréographe gagnerait à se dépouiller pour atteindre à l’essentiel. Restent les danseurs et la musique
Dès 2000 et la création de Rien de rien, Sidi Larbi Cherkaoui est devenu un phénomène du monde de la danse. Né d’une mère flamande et d’un père marocain, venu du monde de la variété, formé à Parts, puis engagé par Alain Platel, il a tout pour séduire un secteur avide de nouveautés. C’est ainsi qu’à coté des productions de sa propre compagnie, on le retrouve au Ballet du Grand théâtre de Genève, aux Ballets de Monte-Carlo, au Royal Danish Ballet, etc…
C’est dire si chacune de ses créations est attendue avec impatience, comme en témoignait la présence, mercredi soir à Anvers, de nombreux programmateurs internationaux pour la première de Myth.
On est d’abord frappé par le décor, très réaliste, d’une bibliothèque où les livres anciens s’alignent sagement sur des rayonnages de bois blond. Dominant celle-ci, l’ensemble Micrologus, dirigé par Patrizia Bovi, nous plonge d’emblée dans l’ambiance des musiques anciennes, essentiellement italiennes, que le choréographe affectionne.
Sur le plateau, cinq personnages vaquent à leurs occupations. Deux entre eux, de part et d’autre de la grande porte, ont des allures de surveillants débonnaires. Les trois autres lisent, compulsent, parcourent les rayonnages. Tout est calme.
Des ombres noires qui petit à petit se rebellent
La surprise vient alors de ces petites grilles au ras du sol d’où vont surgir une série d’ombres noires. Dès cet instant, on bascule, comme toujours chez Cherkaoui, dans un monde flottant entre imaginaire et réalité. Les ombres jouent tout d’abord de rôle, collant leurs pas à ceux des humains. Cela nous vaut de très belles scènes aillant virtuosité technique - comment danser l’ombre qui s’étend sur le sol? – et questionnements subtils sur le rôle et le place de chacun.
Progressivement, les ombres se rebellent, entament leur propre parcours, se transforment en autant d’entités effrayantes, émouvantes ou amusantes. Car l’humour est très présent dans cette pièce qui vivre petit à petit à un grand jeu de rôle où les identités se font de plus en plus floues.
S’inspirant notamment du jeu de tarot, des imageries religieuses ou des films d’arts martiaux, Sidi Larbi Cherkaoui livre un véritable déferlement d’images. Généreux, il nous offre ainsi toute la matière première pour construire autant de récits qu’il y a de spectateurs dans la salle.
Mais on aimerait parfois qu’il se montre moins prodigue et que son art se dépouille quelque peu pour atteindre à l’essentiel. Ici, les images sont si nombreuses qu’elles finissent par se brouiller et perdre de leur force.
Des acrobates, de véritables contorsionnistes
Reste alors la remarquable performance de danseurs utilisant toutes les ressources de leur corps. Certains sont des acrobates époustouflants, tandis que d’autres ont de réels talents de contorsionniste. Reste également la beauté des chants de l’ensemble Micrologus. Du coup, comme dans la dernière production d’Alain Platel, c’est souvent la musique qui prend le pas sur un visuel la fois riche et confus.
Coproduite par de nombreuses maisons internationales, cette gros production (21 personnes sur scène) est d’ores et déjà appelée à connaître une imposante tournée. Pour notre part, nous attendrons avec impatience les deux prochains projets de Sidi Larbi Cherkaoui, plus modestes en nombre de danseurs (un trio et un quatuor) et qui pourraient lui permettre de réaffirmer l’essence de son art.


