07/07/2008 - La Libération
Trilogie tyrannique (FR)
Réné Solis
Débat. «Wolfskers», histoires de mal.
Revoilà au théâtre municipal, un an après Mefisto Forever, la troupe de la Toneelhuis d’Anvers menée par Guy Cassiers. Wolfskers est la deuxième partie d’une trilogie sur «pouvoir et monstruosité» devant se conclure avec Atropa la Vengeance de la paix, qui sera donnée dans quelques jours au même endroit. On retrouve avec plaisir, voire fascination, l’univers envoûtant de Cassiers, sa science de la pulsation lente et la délicatesse avec laquelle il dirige une troupe comme il en existe peu en Europe.
Venet.
La pièce imaginée par Jeroen Olyslaegers s’inspire de trois scénarios du cinéaste russe Alexandre Sokourov. L’un (Taurus) imagine Lénine à la fin de sa vie. Le deuxième (Moloch) met en scène Hitler (plus Eva Braun, les époux Goebbels, Martin Bormann, Albert Speer) en 1943, alors que le vent tourne. Le dernier (Soleil) évoque l’abdication de Hiro Hito. Guy Cassiers commence par diviser la scène en trois zones, pour chaque histoire. Mais assez vite, les séparations se révèlent perméables ; hormis les «héros» qui ne changent pas, les autres acteurs glissent d’un rôle à l’autre ; l’une est la fois Nadia, la compagne de Lénine et Magda Goebbels ; le général McArthur est aussi Albert Speer et Staline. Même permutations des accessoires (Hiro Hito prête ses lunettes à Lénine). Cela pourrait avoir des effets comiques, voire grotesques, mais ce n’est pas la tonalité générale, qui alterne ironie douce, quotidien et grande histoire.
Racolage.
Cette façon de s’immiscer dans l’intimité des tyrans fonctionne remarquablement d’un point de vue théâtral. La curiosité morbide est sans cesse modulée par une rigueur qui refuse le racolage. Reste un malaise au fond. «A travers ces horreurs universelles, dit Cassiers, nous cherchons plus globalement à parler de la tragédie en nous situant dans les zones d’ombre des comportements humains. Dans ce travail, il n’y a ni bons ni méchants, juste des hommes pleins de contradiction.» Un positionnement qui peut faire débat. Parce qu’il n’est pas certain que le rapprochement des trois histoires, très dissemblables, provoque autre chose que du brouillage. Et qu’il n’est pas prouvé que c’est en rentrant, même de façon virtuose, dans l’intimité des dictateurs, que l’on éclaire les racines du mal.

