De versie Claus n’est pas inventée de toutes pièces : elle repose sur un échantillonnage de fragments de ses interviews et d’échos de ses œuvres. De versie Claus est, fidèle à la vie de l’écrivain, un monologue polyphonique.
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Quelque chose frappe à ma porte
et, oui, c’est ce jeune poète,
je reconnais ses dents,
qui a jadis chanté la gloire de mes allitérations
et qui depuis – ô familiarité ! –
s’est régulièrement aiguisé les dents
sur mes mollets dans son journal.
Je l’invite à entrer.
Il dit qu’il vit de conférences
et d’interviews çà et là.
Sa femme est dépressive, la plupart du temps.
Je l’aide à ôter son manteau.
Je lui verse un petit verre.
Qu’il m’ait pris à partie dans son journal,
c’est désolant, dit-il, c’est bien dur,
mais c’est ce que voulait son Chef de la Culture.
Notre conversation devrait, à grands traits,
parler d’amour sans apprêt,
et de politique sans citer de noms.
Je lui verse encore un petit verre.
« Entre nous, dit-il, je vous trouve insensible
à ce qui est neuf,
vous ne captez pas l’esprit du temps
et vous vénérez trop les anciens maîtres.
Et pas d’enthousiasme pour la technique !
Car si la technique est notre dieu et notre enjeu,
ne devons-nous pas nous pencher ensemble
sur la comète Internet ?
Encore un genièvre. Et une petite bière.
« Et, pardonnez-moi, vous êtes parfois
très hermétique. »
Hermétique ? Moi ? Dans mes vieux jours,
avec mon rire contenu,
mon rugissement, cette peine perdue ?
Moi qui cependant
copie en tremblant
ce qui est existant.
« Et votre schéma de rimes, si évident,
même pour un enfant.
Quelque part, la rime ça me laisse froid.
Et puis l’idée sous-jacente de votre philosophie,
c’est quoi, en fait ?
En fait, vous ne m’apprenez rien. »
Je pense à une vie antérieure.
Les têtes de béliers se heurtaient.
Les lapins avaient des noms.
Les dindons gloussaient pour avoir du grain.
Les pintades en tablier de grand-mère,
je les tirais avec une carabine à air.
Je pense à des contrées lointaines.
Le rat-garou spectral qui survit
parce qu’il pue tellement.
Les lémures aux yeux-lampes.
L’orang-pendek qui vole les enfants
et adore le foie humain.
Je pense aux maîtres morts.
Byron qui conservait des touffes de ses cheveux
et les numérotait. Ses manuscrits.
Beaucoup de ratures. De remords d’écriture.
Mais les rimes intactes.
Ezra Pound hurlant de rire au cinéma
devant des comédies débiles.
Son Ezivursity.
Comment il s’est tu pendant des années, puis a dit :
« J’ai tout fait de travers. »
Stevie Smith qui pensait que toutes les choses
pouvaient nager dans une sagesse merveilleuse.
« Des pas japonais », dis-je.
« Pardon ? » dit-il.
« Des pas japonais sur lesquels le poème peut marcher.
C’est ce que Gezelle et Minne
ont fait avant nous. »
Je l’aide à remettre son manteau.
Je le reconduis à la porte.
Dehors je montre du doigt la lune.
Il reste là à contempler mon doigt.
Hugo Claus, ‚Wreed geluk‘, De Bezige Bij, 1999
MISE EN SCÈNE ET INTERPRETATION
JOSSE DE PAUW
TEXTE
MARK SCHAEVERS
AVEC
JOSSE DE PAUW, STIJN KEULEERS
SCÉNOGRAPHIE
HERMAN SORGELOOS
PRODUCTION Toneelhuis






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